Maurice Barré

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Maurice Barré , né à Lannion le 13 Février 1902, reprend dans les années 1930 l’affaire de son père après avoir suivi des études au Collège de Lannion puis à l’Ecole Supérieure d’Electricité et de Mécanique à Paris. Son père a été adjoint au maire de la ville Edgar de Kergariou. L’entreprise fabriquait des parpaings et avait également un négoce de vins et de matériaux de construction ( bois, ciment, etc.) dont une partie arrivait à Lannion par bateau. Vers 1928-1929 il s’installe à Dinard afin d’y créer une succursale. A partir de 1933 Maurice Barré exerce la profession de teilleur de lin à Ploubezre . Il reprend un fond appartenant également à sa famille. Il met en place un système original de teillage de lin à la façon en partenariat avec les agriculteurs, utilisant la synergie entre teillage du lin et la blanchisserie industrielle et en optimisant l’utilisation de l’énergie. Lorsque la guerre éclate, la seule activité connue est d’être membre de l’Association des amis de l’URSS ( ce qui peut paraître paradoxal pour un chef d’entreprises).

Maurice Barré ,chef d’entreprise, réside à Kerguiniou où il exploite un teillage de lin et une blanchisserie qui employait une cinquantaine de personnes. Il traite le linge des anglais stationnés à Plouaret durant la drôle de guerre. Puis les Allemands l’ont réquisitionné pour leur linge. C’était la seule entreprise de ce type dans tout le Trégor, elle recevait le linge des hôtels et des particuliers. Le Docteur Rouzaut était un ami intime de Maurice Barré.

Commandant Yves

C’est par l’intermédiaire de François ( Jean Devienne), le chef départemental du F.N, qu’il devient au cours de l’année 1943 responsable du Front National dans le secteur de Lannion sous le nom de Commandant Yves. Son nom a probablement été fourni au responsable du FN du fait de son appartenance à l’Association des amis de l’URSS. De plus le site de Kerguiniou présente de nombreux avantages, situé au fond de la vallée dans un secteur peu habité, l’entreprise est de plus réquisitionnée par les Allemands qui pendant longtemps ne se douteront pas de l’activité résistante qui va s’y dérouler. Mme Barré comptait systématiquement tout le linge devant les Allemands afin d’éviter toute contestation. Pendant ce temps en bavardant elle collectait de précieux renseignements sur les activités des troupes stationnées dans les environs. Kerguiniou devint ainsi le centre de passage des agents de liaison et de rédaction de tracts et du journal clandestin «  Le Patriote » dont Marie Le Bihan ( Christiane ) en était la rédactrice.Maurice Barré ( Commandant Yves dans la résistance) ne savait pas se servir d’une mitraillette. Avec une Sten, du parachutage de Mael Pestivien, il eut une séance d’apprentissage dans une allée du bois de Kerguiniou avec le Commandant Gilbert.

Le maquis constitué à Kerguiniou dans cette région boisée de la vallée du Léguer entre Ploubezre et Tonquédec est attaqué par les Allemands en Mai 1944.Le 23 mai 1944 une trentaine d’Allemands arrivent à Kerguiniou en fin d’après midi. Ils ont laissé leurs camions en haut de la côte à quelques centaines de mètres. Ils sont venus chercher Maurice Barré, après avoir obtenu des renseignements sur ce qui se passe à Kerguiniou. Toute la famille est interrogée, les deux frères aînés, Michel et Claude rentrent de l’école. Michel a un message de quelqu’un de Lannion destiné à son père qu’il avale en vitesse en voyant les Allemands débouler en tirant dans tous les sens. Les membres de la famille n’ont pu s’accorder sur une version unique des faits à évoquer devant les Allemands. Ils finissent cependant par dire à peu près la même chose ; Maurice Barré est parti dans le Nord pour deux jours. Cependant les Allemands lors de la fouille découvrent des sacs contenant des cartes d’identité vierges destinées aux réfractaires du STO et aux résistants, ainsi que des armes. Ces découvertes ne sont pas portées à la connaissance de la famille . Ils leur demandent de dire à Maurice Barré de se présenter à la Kommandantur à son retour ... Les Allemands restent deux jours à Kerguiniou, puis partent sans laisser de garde. Cela permettra à la famille Barré de se mettre à l’abri.Entre temps a eu lieu le drame dont le Commandant Gilbert raconte le déroulement. ( Voir le chapitre II)


Recherché par les Allemands, Maurice Barré est pressé par ses amis de se cacher. Il se réfugie dans la région de Pléneuf Val André avec sa femme ( Yvane dans la clandestinité) et ses cinq enfants ; son épouse ayant de la famille dans ce secteur. Le Commandant Maurice envoie une lettre anonyme à la Feldkommandantur signalant qu’une réunion des chefs de la résistance aura lieu dans un endroit précis. En réalité les Allemands tombent dans une embuscade tendue par les FTP du secteur. Furieux de cette mésaventure, ils incendient à titre de représailles l’entreprise de Maurice Barré qui bien évidemment ne s’est pas présenté chez eux pour se faire arrêter.François le rejoint dans les environs de Pléneuf et Maurice Barré devient le dirigeant F.N de l’intersecteur Est du département et joue un rôle important dans la libération de cette partie des Côtes du Nord. Il y retrouve notamment un autre trégorrois , Pierre de Coetlogon également recherché par la Gestapo qui crée un groupe de combat particulièrement actif qui procède à de nombreux attentats contre les installations ennemies. Dans ce secteur, ou se trouvent également Pierre Moalic et Houssaye de Plancoet sont organisés une vingtaine de parachutages d’armes qui permettent de doter environ 3 500 hommes grâce à l’équipe Jedburg Félix parachutée début Juillet. Michel Barré, fils aîné âgé de quinze ans participa avec quelques camarades du maquis de Jugon à la libération de la ville. Des américains arrivent de Dinan en jeep, ils les accompagnent à Lamballe avec un autre maquisard avant la libération totale de la ville. Maurice Barré était également dans le maquis de Jugon.

«  Le 24 Mai toute la famille a été interrogée par les Allemands dans la maison y compris les employées. J’ avais 19 ans, je m’occupais des jeunes enfants de M. et Mme Barré. J’ai également été interrogée ainsi que ma sœur qui travaillait à l’entreprise. J’étais au courant des activités de M. et Mme Barré dans la Résistance et malgré avoir été dissuadé par Mme Barré j’ai décidé de les suivre.Nous sommes partis de Kerguiniou le 25 ou le 26 mai 1944 au lever du jour. Le Docteur Rouzaut et M. Kerloc’h, garagiste à Lannion devait venir nous chercher. Finalement seule la voiture du Docteur est arrivée à Kerguiniou vers 2 heures du matin. Nous avions été prévenus qu’il fallait nous préparer pour partir. Mme Barré avait préparé les bagages. Mais comme il n’y avait qu’une voiture et que nous étions huit en tout avec le chauffeur, il a fallu tout laisser ou presque à Kerguiniou. Le Docteur nous a conduit à Pléneuf Val André chez M.Loncle pharmacien,un ami d’enfance de Mme Barré .Nous y sommes restés une huitaine de jour, puis nous nous sommes rendus à Saint-Alban chez une institutrice en retraite, on l’appelait Tante Anne, pendant environ quinze jours. Je me rappelle aussi des fermiers d’Hénanbihen. De Saint-Alban nous sommes allés à Broons en pleine campagne, nous étions logés dans un bâtiment de ferme. Monsieur Barré ( Le Commandant Yves) partait souvent pour plusieurs jours et parfois Mme Barré l’accompagnait. Kerguiniou a brûlé fin Mai ou début Juin, quelques jours après notre départ. A la Libération nous étions à Jugon, en attendant notre retour fin Août, nous avons été logés dans un hôtel au Yaudet Puis la famille s’est installée pendant environ trois ans à Saint-Brieuc. » témoignage de Mme Huérou, sœur de Mme Tassel qui travaillait à Kerguiniou en 1944 et qui accompagna la famille Barré.

Après la Libération

«  Conserve un calme serein et confiant dans l’avenir . » Maurice Barré devient membre du C.D.L à la Libération au titre de l’élargissement de celui-ci de 12 à 18 membres au cours de l’automne 1944 ( réunion du 1° septembre 1944 ) notamment pour représenter la région de Lannion. Il devient responsable de la commission militaire du C.D.L. Il est élu président du C.D.L en Juin 1945 suite à la nomination de Henry Avril au poste de préfet, Jean Devienne ayant refusé d’assumer cette responsabilité. Il assume la présidence jusqu'à la dissolution du C.D.L en décembre 1945. « Ceux qui le connaissent savent sa droiture et sa générosité, sa valeur et sa pondération, son sens de la justice, mais aussi sa fermeté, qui, pour être souriante, n’est pas mois reconnue et agissante ( ) ». Au sein du F.N, Maurice Barré , vice-président auprès de François ( Jean Devienne), participe avec lui à de nombreuses réunions en vue de promouvoir les idées du mouvement. Déçu de l’URSS Maurice Barré se refuse à entrer dans la mouvance communiste. Au côté de François ( Jean Devienne) , qui était un homme ouvert et opposé au dogmatisme, il défend les valeurs démocratiques opposées au totalitarisme.

Maurice Barré préside le comité des dommages de guerre chargé d’aider les gens sinistrés du fait des représailles de l’occupant ; lui-même étant directement concerné.Il est proposé pour occuper le poste de conseiller général du canton de Lannion dans le cadre de la recomposition du Conseil Général au début de l’année 1945. Finalement il est candidat du Front National sur un canton de Saint-Brieuc , les deux partis de gauche n’ayant pas réussi à designer un candidat commun sur les deux cantons du chef lieu du département. Les résultats sont extrêmement décevants pour Maurice Barré qui obtient 528 voix alors que le candidat communiste ,Chevance, réunit 4428 suffrages.

Suite à cet échec de la stratégie du Front national et de sa candidature, Maurice Barré remet son mandat de président du C.D.L en question lors de la réunion du 25 Septembre 1945 . Il estime en effet que la Résistance n’a plus de valeur politique. Les autres membres sont d’avis que l’allusion à son échec électoral faite dans la « Voix de l’Ouest » reste dans le cadre des idées générales et ne discrédite ni le C.D.L, ni son président. Ils pensent que l’opinion politique, considérant que les résistants ont seulement fait un intérim ,revient vers les partis politiques traditionnels. L’assemblée décide de pas accepter la démission de M. Barré. Ce n’est pas en effet la politique qui a uni les membres de C.D.L durant la clandestinité.

Il assume ainsi la présidence du C.D.L jusqu'à sa dissolution en fin d’année 1945. Il siège en tant que représentant du C.D.L au sein du Comité de Confiscation des profits illicites jusqu’en Novembre 1946.

Kerguiniou

Une cérémonie commémorative se déroule le dimanche 14 Octobre 1945 à Kerguiniou en Ploubezre. Ce jour là pour inaugurer un monument à la mémoire de trois résistants FTP tombés le 23 mai 1944 ( Yves Cudennec 22 ans, Amédée Prigent 23 ans, Yves Derriennic 35 ans ) sont réunis Henri Avril, préfet, Maurice Barré président du C.D.L , le sous-préfet de Lannion, Jean Devienne, et Bescont du C.D.L, les conseillers généraux, Le Gac, Jannou et Trémel, ainsi que tous les représentants des mouvements de résistance , organisations syndicales , partis politiques, etc. Sous les mains impatientes du Cdt Gilbert le drapeau qui cachait le monument tombe. Il prend ensuite la parole pour évoquer la mémoire de ces trois combattants de la liberté. Ensuite Christiane convoyeuse clandestine du FN rappelle ce que fut Kerguiniou pour ceux qui sont morts , pour ceux qui sont encore vivants. François ( Jean Devienne) retrace à grands traits le travail qui fut fait là, dans cette demeure accueillante, travail dont témoigne mieux que tout autre , que toutes les phrases l’acharnement destructifs des hordes déchaînées. François énumère les tracts, les journaux clandestins, les faux papiers, les transports d’armes, les dépôts d’essence, la répartition des tickets de tabac, la préparation des actions, les relais des maquis, réunions des cadres... Il serait plus court d’énumérer ce qu’on n’a pas fait à Kerguiniou sous la botte allemande, cela se résumerait «  On n’a jamais désespéré, on n’a jamais ménagé ni sa vie ni ses peines et où que nous allions désormais, quoique nous fassions demain, cette période dangereuse, si réconfortante d’union sera de notre vie le plus exaltant souvenir ». Maurice Barré prit également la parole avec beaucoup d’émotion. Henri Avril lui succéda en terminant son intervention en breton par ces mots «  Vous qui passez, n’oubliez jamais ! ». Ensuite les participants rendirent hommage aux combattants de toutes les guerres aux monuments aux morts de Tonquédec.

Jean Devienne se rendait en effet très souvent à Kerguiniou pendant la clandestinité. Il y venait pour faire part à Maurice Barré de décisions importantes et y restait parfois plusieurs jours en ce refuge sûr et reposant. Il y régnait une atmosphère amicale, familiale. Il jouait au ping-pong avec les fils aînés de Maurice Barré. Ceux-ci avaient été éloignés de la maison pendant la première année de l’engagement de leurs parents dans la résistance et placés en résidence au Yaudet pour les éloigner du danger. Puis ils revinrent à Kerguiniou. Pendant toute une nuit il s’y tint une sorte de tribunal, un type suspect y était gardé. Les responsables de la résistance réunis ce soir là ne savaient pas quoi en faire. Finalement faute de preuves sérieuses il ne fut pas exécuter. Jean Devienne était en relation avec un réseau qui s’occupait de réceptionner des envoyés spéciaux de Londres du côté de l’Ile Grande. Ils séjournaient quelque temps à Kerguiniou avant de repartir. Des gens sympathiques, selon Michel et Claude Barré qui s’en souviennent encore. Le beau-frère du Docteur Rouzaut qui s’est évadé plusieurs fois fut également hébergé à Kerguiniou. En 1946 Maurice Barré devient le gérant du journal de l’Association des Anciens Résistants des Côtes du Nord dont le premier numéro paraît en Juillet 1946. Cette association a été crée par d’anciens membres du C.D.L après la dissolution de celui-ci, ainsi que la disparition du F.N. Le siège du journal est situé au domicile de Maurice Barré. La rédactrice principale du journal est son épouse ( Yvane) assisté de son fils Michel ( Alain).

Yvane

L’épouse de Maurice Barré ( Marie-Annick) est, comme nous l’avons vu, une patriote convaincue et, pendant la clandestinité, l’intendante départementale du Front National. Après la Libération elle devient trésorière du mouvement. Elle aurait dû, selon certains, jouer un rôle plus important après la Libération, voire siéger au sein du C.D.L à la place de son mari. Elle reçut des mains du général de Gaulle la Médaille de la Résistance .Maurice et Annick Barré ont cherché à faire rejoindre les rangs de la Résistance à l’ancien député de Lannion , Philippe Le Maux ,inscrit au groupe socialiste mais qui avait voté pour Pétain le 10 Juillet 1940 ; sans succès, ce député n’a aucunement participé à la lutte contre l’ennemi ( ). Elle écrit à plusieurs reprises dans le Patriote de l’Ouest. Extrayons quelques lignes de l’article paru lors de la cérémonie de Kerguiniou dans lequel elle évoque «  Tous ceux qui ont vécu les nuits ardentes et laborieuses de l’occupation, tous ceux qui ont gardé en eux le lien sacré d’une camaraderie de tous les instants, de cette camaraderie entre soldats et leurs chefs qui fait qu’un groupe d’hommes arrive à n’avoir plus qu’une âme. Et ce premier noyau de résistance se distinguait surtout par le jugement, le caractère et le courage ; le jugement se décèle à l’épreuve , le caractère se forge dans l’action, le courage se reconnaît et s’éprouve au feu. Et comme les hommes ne se révèlent que lorsqu’on leur permet de faire leurs preuves, il fallait s’efforcer de donner à tous ceux qui sentaient en eux l’appel de l’action, l’occasion d’agir. La Résistance, fut dans la nation, comme le levain dans la pâte et si la France a gagné enfin la guerre, c’est grâce à une poignée d’hommes qui depuis 1940 ont conservé vivante la flamme de son espérance. » Un article signé Yvane paraît également dans le premier numéro du journal de l’ARC. Sous le titre «  Reprenons le contact » dans lequel elle rend hommage aux femmes de la résistance et en particulier à Jacotte ( Mireille Chrisostome ), admirable et stoïque. Après la Libération et la fin du C.D.L, Maurice Barré quitte les Côtes du Nord et reprend son activité initiale à la tête de deux blanchisseries à La Baule les Pins, ainsi qu’au Pouliguen. Plusieurs années plus tard il est victime d’un accident avec une chaudière. Un jet de vapeur le brûle grièvement et il est dans l’impossibilité de reprendre son activité professionnelle. Il décède à Saint-Nazaire en septembre 1973 où il est enterré dans l’anonymat le plus total.